LEMH : Littérature de l'Espagne et du monde hispanique au Siècle d'Or

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LEMH : Littérature de l'Espagne et du monde hispanique au Siècle d'Or

Nos recherches portent sur la littérature en langue espagnole des XVIe et XVIIe siècles, prioritairement en Espagne mais sans exclure l’Amérique ou le Portugal. Nous envisageons une grande variété de textes relevant de la poésie, du théâtre et de la prose, car les trois domaines sont plus étroitement liés que des travaux des spécialistes dans tel ou tel genre ne le laissent présager. Nos recherches sont fédérées par des  projets où nous sommes engagés collectivement (voir plus loin) et par un séminaire mensuel où nous nous communiquons régulièrement leur avancée. Le  séminaire du LEMH en 2016-2017 sera conçu, encore plus que par le passé, comme un atelier et un espace de débats. 

Ce n’est pas au prix d’une spécialisation sur un ensemble restreint de textes, mais par la recherche d’un nouveau regard que nous nous efforçons de faire avancer les connaissances sur une période qui mérite bien, selon nous, son appellation traditionnelle de Siècle d’Or. L’essor que connaît alors la littérature dépend pour beaucoup des relations étroites entre l’Espagne, l’Europe et le reste du monde qui s’établissent à la faveur de la « prépondérance » espagnole et qui demeurent fortes même après que la puissance militaire, le dynamisme économique et le prestige politique entrent en déclin. Par cette manière d’envisager la littérature en langue espagnole comme inscrite dans l’ensemble complexe et fragile, parfois violemment tendu, qu’est la monarchie d’Espagne nous sommes souvent amenés à collaborer avec les composantes CHAC et CHECLA. D’autre part, nous avons en commun avec les autres composantes de l’équipe, mais tout spécialement avec le SEMH-Sorbonne, l’importance que nous accordons aux éditions des sources, aux éditions critiques et aux éditions numériques.

Notre point de vue sur la littérature est historique au sens le plus large, parfois non sans coïncidences ou convergences avec le mouvement américain du New Historicism, mais avec un enracinement fort dans les soucis traditionnels de la philologie et de l’herméneutique des grandes œuvres fondatrices. Nous entendons décloisonner les textes et les questions, en refusant entre autres une approche des auteurs, des œuvres et des genres qui les cadre strictement en « Espagne », approche qui était de mise lorsque l’enseignement de la littérature et l’histoire littéraire étaient conçus comme ciment d’une identité nationale, ce que le monde d’aujourd’hui oblige à remettre radicalement en question. C’est pourquoi les travaux du LEMH sont menés souvent dans un cadre géographique large. Ainsi, nous avons interrogé la poésie de la première moitié du XVIe siècle (R. Béhar, M. Blanco) en la rattachant aux vicissitudes d’une cour mobile, plurielle et décentrée, celle de Charles-Quint, dans une Espagne ouverte à tous les vents de l’Europe comme l’exprimait Pierre Chaunu. Le colloque Les poètes de l’empereur, publié ensuite dans e-Spania, s’occupait de poètes, espagnols ou non, dont l’œuvre témoigne des conditions politiques et morales nouvelles qu’entraîne la concentration inédite de pouvoirs entre les mains d’un roi d’Espagne, héritier des États de Maximilien d’Autriche, qui par son élection à la tête du Saint-Empire se trouve investi d’un héritage symbolique antique et imposant. De même, au sein du projet franco-allemand EUROLAB, et à propos des imprimeurs comme des villes multilingues de la Renaissance, nous avons envisagé la littérature en langue espagnole dans des sociétés où elle entre en contact et en interaction avec d’autres langues et littératures (R. Béhar, M. Blanco, P. Nevoux, A. Plagnard). Ou encore nous considérons la naissance simultanée, au Portugal et en Espagne, d’une épopée moderne qui prend sa matière dans l’histoire récente (A. Plagnard), ce qui nous amène à poser l’existence d’un espace littéraire ibérique et à tenter d’en définir les contours (voir le colloque sur Literatura áurea ibérica organisé à Madrid le 30 et 31 mai par J. Galbarro et A. Plagnard). La thèse de F. X. Guerry sur l’érotisme dans la Célestine et les œuvres apparentées entend traiter son thème en tenant compte de la réception de l’œuvre en Europe et dans un contexte qui inclut l’Italie et la France.

Nous interrogeons d’autre part de manière novatrice les œuvres dans leur lien à la vie, voire au corps de l’auteur (M. Zerari). Ainsi, en proposant une réflexion sur la notion d’œuvre dernière, nous avons approfondi l’hypothèse d’Edward Saïd d’après laquelle les œuvres tardives ou posthumes ont une valeur particulière qui leur vient de cette position : valeur de récapitulation ou de synthèse mais aussi de rupture et d’audace, d’une liberté propre à ceux qui, avec le temps ou à l’approche de la mort, ont moins de précautions à prendre ou d’intérêts à ménager (voir colloque Le fin mot, 2014) et sa publication dans e-Spania). Cervantès et le Quichotte, envisagés dans cette perspective au cours du colloque, ont fait l’objet par ailleurs, plus récemment, d’une journée d’études (En lisant en relisant. Conférences sur « Don Quichotte »). Sur la figure de Cervantès comme auteur, inscrite dans l’œuvre et dans des textes périphériques, porte l’inédit de HDR (en préparation) de M. Zerari.

Nos travaux sur le théâtre tragique l’envisagent dans son rapport à l’humanisme, non seulement par sa référence ineffaçable à la tragédie antique mais parce qu’il compose des fictions sur le pouvoir et ses dérives pathologiques dans un contexte de renouvellement de la pensée politique dont Machiavel est la pierre de touche (M. Blanco). Nous considérons le rapport du tragique à l’image atroce, insoutenable que l’on voile ou que l’on découvre, image rhétorique ou visuelle (mettant donc en jeu une intertextualité graphique, plastique ou picturale) (F. d’Artois et H. Ruiz). D’autre part, au cours d’un séminaire suivi d’un grand colloque (F. d’Artois et A. Teulade), ont été examinées la tragédie « et ses marges », l’expression incluant un ensemble de pièces « sérieuses » où les théoriciens anciens et modernes découpent parfois un peu artificiellement les genres modernes de la tragicomédie, la comédie héroïque ou la comédie de saints (le séminaire La tragédie et ses marges. Penser le théâtre sérieux en Europe (XVIe-XVIIe siècles) et le colloque qui a suivi).

Nous ne séparons pas les œuvres littéraires des pratiques où elles sont prises et des discours normatifs ou critiques à partir desquels on a pu les recevoir, comme on constate dans les thématiques du séminaire depuis 2008 : Littérature et événement ; Rome vue d’Espagne. Humanisme, humanités et littérature, et La poésie. Pratiques doctrines, affrontements. Nous envisageons notamment l’éloge, la censure, la fête comme des pratiques qui donnent à la littérature en général une haute visibilité sociale. En glorifiant, tournant en dérision, commémorant ou anticipant, la littérature tisse la trame des événements et par ce qu’elle célèbre ou voue à l’infamie, instaure des valeurs, les consolide ou les ébranle. C’est dans cet esprit que sont menés depuis longtemps les travaux d’Yves Germain sur l’auto sacramental.

La pensée de l’ingenio, de Vivès à Gracián, qui côtoie la philosophie, et se livre parfois au classement empirique, dans une sorte d’herbier, des formes logiques, grammaticales et rhétoriques, fournit un arrière-plan dont nous nous efforçons de montrer la prégnance dans les œuvres écrites à cette période, de la plus routinière à la plus audacieuse. Les travaux de M. Blanco sur Góngora, l’inédit de HDR de M. Mestre sur Don Quichotte, le projet de thèse de M.E. Lescasse sur la pensée du langage chez Quevedo, la thèse de S. Singlard sur le rhétoricien et grammairien (au sens le plus noble de ces termes) Sánchez de las Brozas (dit Sanctius ou « el Brocense »), relèvent au sens large d’un art de l’esprit, qui est pour nous la grande originalité des lettres espagnoles à cette époque : volonté quelque peu utopique de trouver une méthode de direction des esprits capable de leur donner toute leur puissance et capacité inventive, une préoccupation qui a peut-être son origine dans le domaine de la spiritualité, qui très vite se déplace dans les champs profanes du savoir (Sánchez de las Brozas) et de l’esthétique (Gracián).

C’est en plein accord avec ces principes méthodologiques et préférences thématiques que plusieurs membres de LEMH, ainsi que des membres associés comme S. Pezzini, M. Elvira et S. Fasquel, se sont engagés à fond dans le projet Góngora qu’accueille le labex OBVIL. Ils forment le noyau du groupe international ∏ólemos, qui est en train de produire des éditions numériques rigoureuses et complètes d’une centaine d’écrits qui attaquent, défendent, commentent la poésie de Góngora. Nous regardons ces éditions comme la condition préalable d’une étude complètement renouvelée du gongorisme, un phénomène dont on ne saurait surestimer la portée pour l’Espagne et le monde hispanique du XVIIe siècle. Trois rencontres internationales (incluant une bonne partie des chercheurs de ∏ólemos, et financées essentiellement par l’OBVIL, ont eu lieu en juin 2013 à Paris (Sur les traces d’une révolution littéraire, avec sa publication dans e-Spania), en juin 2014 à Sanlúcar de Barrameda (L’effet Góngora) et en décembre 2015 à Paris (L’édition numérique de la polémique gongorine. Bilan et perspectives). Parmi d’autres mérites, ce projet nous permet de créer les conditions d’une véritable collaboration entre chercheurs, particulièrement étroite parmi les doctorants et post-doc qui donnent une part de leur énergie à ce projet. Sa réalisation rigoureuse oblige en effet à définir des normes strictes d’établissement des textes, d’annotation et d’étude et incite chacun à apporter sa contribution à la recherche des autres, car tous les textes fournis sont relus, améliorés et corrigés collectivement. Leur codification en TEI, ainsi que les expérimentations destinées à en extraire, par des programmes numériques, les données sous forme de statistiques, de graphes, de clouds, etc. sont essentiellement une œuvre à plusieurs mains. De plus le projet ∏ólemos a pour conséquence une internationalisation réelle de la recherche et une interdisciplinarité provenant de l’association entre littérature et informatique, ainsi que des liens qui commencent à se former avec d’autres projets, touchant à la littérature française et comparée.